Pourquoi proposer un dépistage néonatal de l’amyotrophie spinale ? Qu’est-ce que le programme DEPISMA ? Quels ont été les principaux défis pour sa mise en place ? Comment les jeunes parents concernés par cette maladie rare ont-ils accueilli le programme ? Quels résultats ont été obtenus grâce au projet DEPISMA ? Comment le dépistage de l’amyotrophie spinale est-il actuellement mis en œuvre en France ? Quelles perspectives pour l’avenir du dépistage de l’amyotrophie spinale ?
Le Pr Vincent Laugel, neuropédiatre, chef du pôle de pédiatrie des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, coordinateur du projet DEPISMA, et responsable du site enfant du centre de référence des maladies neuromusculaires Nord-Est Île-de-France de la filière Filnemus, répond à vos questions.
Si vous désirez vous informer et aller plus loin dans la connaissance de cette pathologie, nous vous invitons à lire notre revue scientifique sur l’amyotrophie spinale infantile.
Mots clés : Amyotrophie spinale, SMA, maladie rare, dépistage néonatal, dépistage génétique, analyse génétique, génétique moléculaire, ADN, programme DEPISMA, programme de dépistage, nouveau-nés, parents, familles, maternités, professionnels de santé, sage-femmes, neuropédiatres, traitement précoce, pronostic, algorithmes thérapeutiques, handicap, séquelles, HAS, DGOS, ARS.
L’orateur n’a reçu aucune rémunération pour la réalisation de cet épisode.
Invité :
Pr Vincent Laugel, neuropédiatre, chef du pôle de pédiatrie des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, coordinateur du projet DEPISMA, et responsable du site enfant du centre de référence des maladies neuromusculaires Nord-Est Île-de-France de la filière Filnemus.
https://www.chru-strasbourg.fr/maladie/maladies-neuromusculaires/
https://www.filnemus.fr/
L’équipe :
Virginie Druenne – Programmation
Cyril Cassard – Animation
Hervé Guillot – Production
Crédits : Sonacom
Retranscription
Bonjour à tous et bienvenue sur RARE à l’écoute, le podcast dédié aux maladies rares. Aujourd’hui, dans cette série dédiée à l’amyotrophie spinale, nous nous intéressons au dépistage néonatal de la maladie. Et pour en parler, nous avons le plaisir d’accueillir le professeur Vincent Laugel. Bonjour professeur Laugel.
Pr Laugel : Bonjour.
Professeur Laugel, vous êtes neuropédiatre, chef du pôle de pédiatrie des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg. Vous êtes responsable du site enfant du Centre de référence des maladies neuromusculaires Nord-Est Île-de-France. Et vous portez également le projet DEPISMA que nous allons largement évoquer ensemble. Tout d’abord, professeur Laugel, avant de rentrer dans le détail du projet, pourquoi proposer un dépistage néonatal pour l’amyotrophie spinale ?
Pr Laugel : C’est parce que depuis quelques années maintenant, depuis 2017, il y a eu Il y a eu plusieurs médicaments, trois médicaments qui sont arrivés sur le marché, qui sont devenus disponibles et qui ont vraiment bouleversé, changé profondément le devenir des patients atteints de cette maladie qui, auparavant, était quand même une maladie extrêmement grave, mortelle dans la plupart des cas, à court terme chez les enfants. 60% des enfants mouraient malheureusement de cette maladie avant deux ans. Depuis qu’on a ces médicaments-là, on a changé profondément ce pronostic qui était très sombre, mais on le change. On ne fait qu’arrêter la maladie, on ne peut pas revenir en arrière. Une fois qu’on a dit ça, on comprend très bien qu’il faut mettre en place ces traitements le plus tôt possible dans l’histoire de la maladie. Le plus tôt, c’est avant les symptômes, c’est à la naissance. Comment faire plus tôt qu’à la naissance ? Pour avoir la meilleure fenêtre de traitement, il faut qu’on utilise ces médicaments, ces nouveaux médicaments dès la naissance. Donc, la seule façon de faire, puisqu’à ce moment-là, il n’y a pas de symptômes visibles, les parents ne le savent pas, les médecins ne peuvent pas le voir, c’est un programme systématique de dépistage néonatal dont on a besoin pour vraiment trouver tous les patients à temps.
Et dans ce contexte, pouvez-vous nous indiquer ce qu’est le programme DEPISMA dont vous êtes le coordonnateur ?
Pr Laugel : Donc ce programme voulait…À partir de ce constat de base, en fait, ce programme voulait démontrer cela, démontrer la faisabilité, l’acceptabilité aussi d’un programme de dépistage qui, pour la première fois, était un dépistage basé sur une analyse génétique. Et en fait, on a même dû changer la loi française qui n’autorisait pas ce dépistage génétique au départ. Ce n’était que des dépistages basés sur des marqueurs biochimiques jusqu’à présent. Depuis 50 ans, on avait l’habitude de faire du dépistage dans certaines maladies, mais seulement par des méthodes non génétiques. C’est la première fois que là, on a pu appliquer une méthode de génétique moléculaire pour faire ce programme de dépistage. On avait quand même besoin de rôder un peu le système, à la fois sur le plan logistique, réglementaire, sur le plan éthique aussi, dans l’acceptation des familles. On a proposé ce programme qui est un programme sur deux régions le Grand Est autour de Strasbourg et la Nouvelle-Aquitaine autour de Bordeaux, où on a déployé le même programme pour tous les enfants nouveau-nés dans toutes les maternités. On proposait aux parents de pouvoir faire ce dépistage. C’est sur une goutte de sang. De toute façon, on prélève du sang chez les nouveau-nés pour les autres maladies dépistées, comme je le disais. Il ne s’agissait pas de piquer en plus, c’était juste une goutte de sang prélevée au moment où, de toute façon, on prélevait des gouttes de sang pour les autres maladies et c’est tout. Sur cette goutte de sang, une petite goutte de sang prélevée au talon des nouveau-nés, on pouvait faire ce test génétique de recherche de l’amyotrophie spinale. On a fait ça depuis deux ans et demi, maintenant, trois ans presque, la fin 2022. On a déployé ce programme pour montrer qu’on était qui étaient tout à fait capables en France de faire ça. C’est un programme qui, je vous rappelle, existe déjà dans d’autres pays aussi. Il n’y avait pas de raison qu’on ne puisse pas le faire en France.
Et d’un point de vue technique ou logistique, professeur Laugel, quels ont été les défis pour sa mise en place ?
Pr Laugel : Oui, ça a été quand même un peu compliqué. Il y avait d’une part d’installer les machines, tout simplement, de dépistage génétique. C’est des robots qui extraient l’ADN, qui font le test avec tout le personnel des laboratoires de génétique moléculaire à Bordeaux et à Strasbourg, qui ont dû mettre en place cela. Ça n’existait pas. C’est un nouveau pipeline technique qui a dû être déployé dans les deux hôpitaux universitaires de Bordeaux et de Strasbourg. Et puis, au-delà de ça, c’était vraiment d’arriver à convaincre tout le monde. Il y a 81 maternités qui ont participé à ce programme. C’est toutes les maternités. On a été très agréable en circuit, on proposait ce programme de recherche. On le proposait à tout le monde, bien sûr, mais on ne pensait même pas, peut-être, que tout le monde adhérait en Allemagne dans les programmes équivalents. Il y avait parfois seulement 40% des maternités qui adhéraient au programme. Là, tout le monde, 81 maternités sur 81 des deux régions ont participé au programme et ça me permet de les remercier très vivement parce que ce n’était pas gagné il y a deux ans, trois ans, de se dire que c’était la chose à faire. Et donc, le plus grand défi pour nous, ça a été de les convaincre, de les former, parce qu’il faut les former à la fois sur le consentement à recueillir auprès des familles, sur les explications à donner, et puis sur la partie technique, de prélever la goutte de sang, de l’envoyer au bon endroit pour que tout se mette en place correctement. Et puis, il y avait l’aval, c’est qu’une fois qu’on avait éventuellement identifié, pour une infime minorité, évidemment, des enfants nouveau-nés, la maladie de l’amyotrophie spinale est une maladie rare. Donc, une fois sur 10 000 seulement, la goutte de sang permet de poser un diagnostic de cette maladie-là. Une fois qu’on avait le diagnostic, il fallait évidemment que toute la chaîne se mette en route avec une certaine urgence, puisqu’on avait un peu un compte à rebours. Dès qu’on a le diagnostic, le dépistage positif, il faut qu’on mette en place ce traitement le plus tôt possible, comme je le disais. Il y a un compte à rebours qui se déclenche pour que les familles, quel que soit l’endroit où le bébé est né, puissent venir au CHU et puissent bénéficier de ce traitement le plus rapidement possible. Tous les jours de la semaine, y compris en été, les vacances, etc, il fallait qu’on ait cet environnement et cette chaîne de personnes qui prenaient en charge les enfants. C’est plusieurs centaines de personnes qui ont été impliquées, plusieurs centaines de professionnels de santé qui ont été impliqués dans ce programme de DEPISMA dans les deux régions.
Vous l’avez dit, l’accueil des professionnels de santé a été très bon. Qu’en est-il des jeunes parents concernés ?
Pr Laugel : Oui, c’était une des inconnues. C’est ce qu’on nous avait un peu renvoyé il y a trois ans, quatre ans, lorsqu’on a commencé à parler de ce programme-là. Nous, ça nous paraissait scientifiquement évident, mais on nous disait : Écoutez, la France n’est pas prête. C’était un peu le message : Pas prête à faire du dépistage à la naissance par une technique génétique. Non, les gens ne sont pas prêts. La population n’est pas prête à rentrer dans cette démarche-là. En fait, c’était tout le contraire. C’est qu’on s’est très vite aperçu que non seulement les maternités ont adhéré très facilement, donc les sage-femmes ont adhéré très facilement, les pédiatres ont adhéré très facilement, dans les deux régions en tout cas, et les parents ont adhéré très facilement, puisqu’on a eu 98% d’acceptation des familles. Dès qu’on leur posait la question, 98% d’entre elles disaient : Oui, bien sûr, alors que c’est un programme de recherche, alors qu’il fallait lire et signer deux pages de précautions qui qui nous étaient imposées de façon réglementaire par le statut de recherche. Donc, malgré ça, malgré cette signature un peu laborieuse pour rentrer dans le protocole, et bien, on a eu une acceptation quasi immédiate et quasi complète de toute la population, qui était là aussi une très bonne surprise pour nous.
Et aujourd’hui, professeur Laugel, quels sont les résultats du projet DEPISMA ?
Pr Laugel : Le projet DEPISMA est maintenant arrêté puisque grâce à cela, on a pu avoir un dépistage qui est national. C’est le but qu’on avait, c’était de le faire dans deux régions pour montrer qu’il fallait le faire. Grâce à ce programme DEPISMA, déjà, au bout d’un an, on avait convaincu les autorités qu’il fallait déployer ce programme de dépistage au niveau national. On a pu faire un relais entre le programme de recherche qui a duré depuis décembre 2022 jusqu’en août 2025, et puis maintenant, le programme national. Sur les deux ans et demi qu’on a mené DEPISMA, on a pu screener, donc dépister, comme on dit, 200 000 enfants à peu près, 200 000 nouveau-nés. Et on a trouvé 20 enfants qui avaient la maladie. C’était le ratio attendu de 1 sur 10 000 qu’on attendait. Et sur ces 20 enfants, on a donc pu leur proposer un traitement adapté à chacun selon leur situation, parce qu’il y a des variations encore de la gravité de la maladie, mais chacun a pu se voir proposer un traitement adapté grâce à ce programme de dépistage. La couverture a été très bonne. Plus de 94% des naissances ont été couvertes par ce programme, 98% d’acceptation par la famille. Donc, voilà, ce sont ces chiffres-là qui ont permis de déployer en national, maintenant, en routine, ce programme de dépistage.
Vous venez de l’évoquer, sur la base de ces résultats très encourageants, la HAS a émis en juillet 2024 un avis positif pour un déploiement national. Qu’en est-il de sa mise en place concrète ?
Pr Laugel : Oui, on a eu déjà, au bout d’un an, je l’ai dit, un avis favorable, ce qui était déjà très bien parce que ça nous a très vite encouragé à dire qu’on était dans le vrai et que les paramètres qu’on mesurait dans la population en général, d’acceptation, de faisabilité logistique, étaient vraiment cochés. Il n’y avait pas de problème à déployer. Donc, cet avis positif nous a vraiment encouragés. Et puis, grâce à l’intervention de la DGOS, de nos interlocuteurs dans les ARS aussi, on a pu avoir ce déploiement national qui s’est instauré le 1ᵉʳ septembre, donc tout récemment, le 1ᵉʳ septembre 2025. Ce dépistage est maintenant en place en France entière, dans toutes les maternités dans tous les hôpitaux de France.
Pour conclure, et si on se projette, professeur Laugel, quel regard portez-vous sur l’avenir du dépistage de l’amyotrophie spinale en France ?
Pr Laugel : Maintenant, on y est. Maintenant, c’est du concret. On n’est pas les premiers du tout dans le monde. Beaucoup de nos voisins le faisaient déjà. En Belgique, je le disais, en Allemagne, dans d’autres pays d’Europe et du monde. Tous les pays n’y sont pas encore. Donc c’est aussi une victoire pour nous d’être arrivé à le faire dans un temps relativement raisonnable. Et maintenant, je pense que même mes collègues neuropédiatres ne mesurent peut-être pas toujours l’impact que ça a dans la transformation fondamentale de cette maladie. En fait, cette maladie, le diagnostic de cette maladie va complètement changer. On n’aura plus ou quasiment plus de diagnostic d’amyotrophie spinale, de SMA, au cours de la vie des enfants à venir, puisque progressivement, tous seront dépistés. Donc, ça va complètement renverser la façon d’aborder cette maladie-là avec des questions éthiques qui Il ne faut pas sous-estimer. Ce n’est vraiment pas facile d’annoncer ce genre de diagnostic dans les premiers jours de vie, alors que pour les parents, rien n’annonce un tel diagnostic. Il n’y a aucun symptôme visible. On vient là comme un orage dans un ciel serein, annoncer d’une part quand même une mauvaise nouvelle, d’autre part, qui a des traitements, mais qui nécessite une hospitalisation. Il y a effectivement plein de questions comme ça qui vont se poser et qu’on va maintenant découvrir en vie réelle, comme on dit, à grande échelle, puisqu’on s’attend à un à deux diagnostics par semaine en France dans ce dépistage. C’est une maladie rare, certes, mais pas si rare que ça. L’intérêt, c’est maintenant de vraiment pouvoir mettre en place des algorithmes de traitement qui soient affinés et qui conviennent le mieux à toutes les situations de tous les nouveau-nés pour faire disparaître la maladie. C’était un peu l’objectif, ce serait difficile de le faire disparaître comme ça. La maladie sera toujours là et même avec les traitements, il y aura dans certains cas des niveaux de handicap et de séquelles, mais le but, c’est vraiment que cette maladie soit prise le plus tôt possible et dans les meilleures conditions pour qu’elles n’apparaissent plus comme ça au cours de la vie des enfants lorsqu’il est déjà trop tard pour intervenir. Voilà, c’est tout ce qu’on se souhaite pour l’avenir de ce dépistage qui, je l’espère, aura durablement et profondément modifié le pronostic des enfants atteints.
Un grand merci, professeur Laugel, pour votre éclairage précieux sur ce projet DEPISMA et plus largement sur le dépistage néonatal de l’amyotrophie spinale en France. Quant à nous, chers auditeurs, si vous désirez aller plus loin, nous vous donnons rendez-vous sur notre site internet, www.rarealecoute.com, où de nombreuses informations sont à votre disposition. Nous vous remercions de votre fidélité et nous vous donnons rendez-vous sur la chaîne RARE à l’écoute pour un prochain numéro sur cette maladie rare. À très vite.
